Réfléchir sur nos passions pour changer notre vie | Série concepts de psychologie positive

par Catherine Cimon-Paquet

Cet article a été publié sur le compte Medium des étudiants ambassadeurs de l‘Association canadienne de psychologie positive dans la série « concepts de psychologie positive » (Cimon-Paquet, 2021). Ce billet de blogue a été révisé par Katya Santucci et Claire Gaudreau, édité par Rémi Thériault.

Dans cette série Concepts de psychologie positive, nous vous ferons découvrir différents aspects de la psychologie positive et nous vous présenterons différentes pratiques basées sur la science, qui vous permettront d’augmenter votre bien-être.

 « Les grands danseurs ne sont pas grands à cause de leur technique ; ils sont grands à cause de leur passion. » – M. Graham

Cette citation célèbre de la chorégraphe et danseuse Martha Graham m’a inspirée tout au long de mon adolescence, une période durant laquelle je faisais du ballet dans un programme danse-étude. Dans plusieurs sports, la passion est considérée comme étant un ingrédient essentiel au succès. Ainsi, plusieurs scientifiques se sont intéressés à ce qui rend la passion si incroyable. Leurs études montrent que la passion est associée à la réussite, entre autres car elle augmente nos niveaux d’énergie physique et mentale, nos émotions positives, notre vitalité et notre flow1. Or, la passion peut également avoir un côté sombre. 

Qu’est-ce qu’une passion et pourquoi est-elle importante dans nos vies ? 

C’est sur cette question que se penche depuis près de 20 ans le professeur québécois Robert J. Vallerand de l’Université du Québec à Montréal. Selon son modèle de la passion, la passion est une activité que l’on aime, qui est importante pour nous, qui fait partie de notre identité et à laquelle on consacre beaucoup de temps2

Les passions peuvent être de natures différentes. Bien que plusieurs personnes soient passionnées par le sport, d’autres préfèrent la lecture ou la musique. Il est important de souligner que plusieurs individus sont multipassionnés (polyamoureux). Je me considère certainement comme une personne multipassionnée. J’ai eu une passion pour la danse, mais aussi pour la course (j’ai couru mon premier marathon en 2018!), la recherche et la communication scientifique. Ces activités me tiennent à coeur et je dévoue beaucoup de temps à acquérir des compétences qui y sont reliées, tel que l’écriture de ce billet de blogue! Malgré le fait qu’il y ait très peu d’études sur les multipassionnés, la recherche montre que la majorité des gens ont plusieurs passions et qu’ils peuvent bénéficier de chacune d’entre elles3


La passion occupe une place centrale dans nos vies. Elle permet d’augmenter notre motivation, notre énergie et nous permettrait même de donner un sens à notre vie1,4,5. Nos passions font partie de notre identité. En effet, les gens se définissent comme étant coureurs, musiciens, sportifs, parents. D’ailleurs, de nombreux individus mentionnent leur passion dans leur biographie sur les réseaux sociaux. En ce sens, la passion peut favoriser la création de nouvelles relations interpersonnelles, virtuelles ou dans la vie réelle. De plus, la passion joue un rôle dans la qualité de nos relations6. D’une part, si nous partageons nos passions avec nos proches, cela peut renforcer nos relations. Par exemple, nous pouvons avoir des conversations significatives sur nos passions, qui font en sorte que nous nous sentons connectés les uns aux autres. D’autre part, si nos passions nous éloignent de nos proches, par exemple car on manque de temps pour les voir, cela peut nuire à nos relations.

Comme nous consacrons beaucoup de temps à nos passions, il est normal que nous souhaitions les partager avec nos amis et notre famille. Par exemple, de 2016 à 2020, j’ai été très active sur les réseaux sociaux. J’avais un blogue de course à pied appelé She runs Montreal. À travers ma page Instagram, j’ai partagé ma passion pour la course à pied tous les jours. Je suis reconnaissante pour les personnes que j’ai rencontrées via cette plateforme et les moments que nous avons partagés lors d’événements réels, tels que des courses officielles.

La passion harmonieuse et la passion obsessive

Selon le modèle dualiste de passion développé par le professeur Vallerand1, il existe deux types de passion: les passions harmonieuses et les passions obsessives. La passion peut faire ressortir le meilleur et le pire de nous-mêmes. Alors qu’une passion harmonieuse mène à des conséquences positives, la passion obsessive peut nuire à notre épanouissement. La passion est harmonieuse lorsque nous nous engageons dans notre activité librement et qu’elle s’intègre bien dans nos différents domaines de vie (par exemple, la vie de famille, les loisirs, le travail). À l’inverse, cela peut devenir obsessif lorsque nous nous sentons obligés de pratiquer notre activité, puisqu’elle est associée à notre estime de soi. L’envie de poursuivre notre passion devient alors incontrôlable. Une passion harmonieuse peut conduire à une meilleure santé et un bien-être subjectif, alors que la passion obsessive est associée à des émotions négatives, des conflits, des ruminations, des problèmes de sommeil et même des symptômes de dépression1,5,7,8.

Nous connaissons tous quelqu’un qui a trouvé une nouvelle passion pour l’aquarelle, le jardinage ou la cuisson du pain lors de la pandémie de COVID-19. Lorsque nos besoins psychologiques fondamentaux ne sont pas satisfaits, la passion tend à devenir obsessive 9. Par exemple, lorsque le confinement limite notre capacité d’interactions sociales et que nous avons une passion pour la boulangerie, nous pouvons nous lancer excessivement dans cette activité pour rechercher un sentiment d’estime de soi. Nous pouvons ressentir une envie incontrôlable de cuisiner et finir par négliger d’autres aspects de notre vie. Vous pouvez même faire peur à vos voisins lorsqu’ils appréhendent votre visite (distanciée) alors que vous leur apportez une septième miche de pain pour la semaine et ce n’est que mercredi … 

Rappelons-nous cependant tous les bienfaits de la passion, qui peut favoriser la résilience. En tant que chercheuse, j’étudie présentement l’impact d’une passion obsessive durant le confinement. Dans cette situation extraordinaire, il est possible que d’être obsessif soit plus adaptatif… À suivre!

Bien que mes passions pour le sport et le travail aient été harmonieuses au début, il y a des moments où elles sont devenues obsessives. Je suis perfectionniste et je recherche l’excellence dans toutes mes activités préférées. Dans le passé, j’ai connu des troubles de l’alimentation, de l’anxiété et des symptômes dépressifs à cause de mes passions obsessives. Ceci n’est pas rare. Lopes et ses collègues ont constaté qu’une passion obsessive pour le sport peut conduire à des conflits et à l’épuisement professionnel chez les athlètes, tandis qu’une passion harmonieuse peut nous aider à satisfaire nos besoins psychologiques et à réduire l’épuisement professionnel10. Une autre étude de Carbonneau et ses collègues a montré qu’une passion harmonieuse pour le yoga mène à des émotions positives, et une diminution des symptômes physiques et d’anxiété. Pourtant, une passion obsessive pour le yoga peut aussi avoir des conséquences délétères telles que des émotions négatives11. Même si le yoga est bien connu pour ses effets positifs, je sais que de me comparer aux autres, de me demander pourquoi je ne suis pas aussi mince ou aussi forte que les autres, conduit à des émotions négatives lors de ma pratique du yoga et un sentiment d’échec suite à ma pratique.

La passion comme un feu intérieur

Nous pouvons imaginer notre passion comme étant notre feu intérieur. Lorsqu’elle n’est pas maîtrisée, elle empiète sur de nombreux domaines de notre vie et peut causer des dommages importants. Cependant, la passion peut aussi nous donner une énergie et une concentration incroyables qui nous motivent à pratiquer notre activité préférée pendant des heures. Elle peut améliorer notre santé physique et mentale. Les effets positifs de la passion se répandent également dans presque tous les domaines de notre vie. La passion peut donc constituer un atout inestimable.

En tant qu’étudiantes et étudiants, nous pouvons avoir une passion pour les études qui est généralement harmonieuse, mais qui devient obsessive pendant les mi-sessions et les fins de session. Ceci est assez courant. La plupart des passions sont à la fois harmonieuses et obsessives4. Cependant, consacrer du temps à d’autres activités et domaines importants de notre vie (p. ex., les loisirs, le repos, la famille et les amis, les projets parallèles) est l’une des nombreuses façons dont nous pouvons prendre soin de nous-mêmes. 

Se permettre de prendre des congés même si nous ressentons une envie incontrôlable de travailler ou d’étudier est une façon de rester harmonieux. La culpabilité joue très probablement un rôle dans cette envie incontrôlable de travailler. Personnellement, j’avais l’impression que je devais étudier tout le temps lorsque j’étais au cégep ou pendant mon baccalauréat. Je savais que j’avais besoin d’une excellente cote R pour entrer à l’université et je me sentais sous pression dans la mesure où je pensais que ce nombre définissait ma valeur personnelle. Quand j’ai réalisé que mes passions étaient obsessives, j’ai pensé à d’autres aspects de ma vie qui avaient un sens pour moi. Ce sont mes relations, ma spiritualité et des activités dans lesquelles j’exprime ma créativité. J’ai travaillé avec une psychologue pour comprendre pourquoi mes passions ont tendance à devenir obsessives. L’été dernier, j’ai également décidé de supprimer mes comptes personnels sur les réseaux sociaux, car la comparaison sociale nourrissait mes passions obsessives. Cette petite action a été incroyablement bénéfique pour ma santé mentale.

Chaque saison, essayez de prendre le temps de réfléchir à vos différentes passions. Pensez-vous que ces passions sont harmonieuses ou obsessives? Que pouvez-vous faire pour les rendre aussi harmonieuses que possible (par exemple, remettre en question vos croyances sur votre activité, quitter les médias sociaux)? Comme dirait Cal Newport, l’un de mes auteurs et chercheurs préférés, en remplissant ces différents seaux de vie (par exemple, famille, amis, travail, repos, loisirs), vous pouvez construire une vie profonde et riche12.

La nouvelle année peut être une bonne occasion de réfléchir à vos valeurs et aux aspects de votre vie qui sont importants pour vous. Essayez de trouver des actions et des objectifs concrets qui sont cohérents à ces valeurs et vous aident à investir du temps dans les activités qui font que votre vie vaut la peine d’être vécue. Par exemple, si vous voulez passer plus de temps en famille, planifiez une soirée par semaine où vous serez pleinement présents pour vos proches. Il s’agit de l’une des différentes façons de construire une vie heureuse et pleine de sens.

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Merci d’avoir pris le temps de lire cet article. Si vous avez des questions ou désirez avoir des suggestions de lectures sur la psychologie positive, vous pouvez me joindre au cimon_paquet.catherine@courrier.uqam.ca. Enfin, si vous n’êtes pas encore membre de l’Association canadienne de psychologie positive, je vous invite chaleureusement à vous joindre à notre merveilleuse communauté!

Note: Cet article est inspiré du cours de Prof. Vallerand à l’UQAM donné à l’automne 2020 (Psychologie de la passion – PSY9521). Il est définitivement un incroyable professeur et un chercheur passionné!

References

  1. Vallerand, R.J. (2015). The Psychology of Passion: A Dualistic Model. Oxford University Press.
  2. Vallerand, R. J., Blanchard, C., Mageau, G. A., Koestner, R., Ratelle, C., Léonard, M., … & Marsolais, J. (2003). Les passions de l’ame: on obsessive and harmonious passion. Journal of personality and social psychology, 85(4), 756.
  3. Schellenberg, B. J., & Bailis, D. S. (2015). Can passion be polyamorous? The impact of having multiple passions on subjective well-being and momentary emotions. Journal of Happiness Studies, 16(6), 1365-1381.
  4. Schellenberg, B. J., Verner‐Filion, J., Gaudreau, P., Bailis, D. S., Lafrenière, M. A. K., & Vallerand, R. J. (2019). Testing the dualistic model of passion using a novel quadripartite approach: A look at physical and psychological well‐being. Journal of Personality, 87(2), 163-180.
  5. Philippe, F. L., Vallerand, R. J., & Lavigne, G. L. (2009). Passion does make a difference in people’s lives: A look at well‐being in passionate and non‐passionate individuals. Applied Psychology: Health and Well‐Being, 1(1), 3-22.
  6. Philippe, F. L., Vallerand, R. J., Houlfort, N., Lavigne, G. L., & Donahue, E. G. (2010). Passion for an activity and quality of interpersonal relationships: The mediating role of emotions. Journal of Personality and Social Psychology, 98(6), 917–932. 
  7. Vallerand, R. J. (2010). On passion for life activities: The dualistic model of passion. In Advances in experimental social psychology (Vol. 42, pp. 97-193). Academic Press.
  8. Bélanger, J. J., Raafat, K. A., Nisa, C. F., & Schumpe, B. M. (2020). Passion for an activity: A new predictor of sleep quality. Advanced online publication. Sleep.
  9. Lalande, D., Vallerand, R. J., Lafrenière, M. A. K., Verner‐Filion, J., Laurent, F. A., Forest, J., & Paquet, Y. (2017). Obsessive passion: A compensatory response to unsatisfied needs. Journal of Personality, 85(2), 163-178.
  10. Lopes, M., & Vallerand, R. J. (2020). The role of passion, need satisfaction, and conflict in athletes’ perceptions of burnout. Psychology of Sport and Exercise, 48, Article 101674.
  11. Carbonneau, N., Vallerand, R. J., & Massicotte, S. (2010) Is the practice of yoga associated with positive outcomes? The role of passion. The Journal of Positive Psychology, 5(6), 452-465,
  12. Deep questions with Cal Newport. [Podcast]. https://www.calnewport.com/podcast/
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